Après les attentats: la terreur de penser

Trés bon billet de Christian Salmon sur le corolaire au processus de déconstruction derridien du Parti de François Hollande.

Après les attentats: la terreur de penser

Par Christian Salmon

La démission de Christiane Taubira survient dans un moment politique où ce gouvernement n’a plus rien à perdre de ses habits de gauche, plus rien à renier de ses engagements. Pour beaucoup de gens, Taubira incarnait une certaine ouverture au monde. Le goût du débat d’idées. Une idée forte de l’État de droit. La mémoire vive de l’esclavage. De la tribune de l’Assemblée nationale, elle avait prononcé, sans une note comme à son habitude, un long plaidoyer pour le mariage pour tous, qu’elle inscrivait « dans un mouvement général de laïcisation de la société ». Un moment historique, selon la presse du lendemain, qui comparera son discours à ceux de Simone Veil sur le droit à l’avortement et de Robert Badinter sur l’abolition de la peine de mort.

Les jours suivants, elle défendit sa loi sans quitter son banc, argumentant article par article, le verbe haut et des répliques à couper le souffle de ses adversaires, entre philosophie et fulgurance poétique : « Vous avez la fascination du biologique, de la génétique, leur lançait-elle, vous en êtes encore aux lois de Mendel qui travaillait sur les petits pois. » La droite en redemandait, fascinée par ce petit bout de femme capable de retourner grâce à son judo verbal les arguments sumos de la droite ultra.

Ce n’était pas seulement la magie d’un discours qui fascinait, c’étaient les vertus contagieuses du débat raisonné comme des joutes traductionnelles, avec des règles à partager et un code commun. À l’opposé des débats truqués des chaînes de télévision, loin des « éléments de langage » qui sclérosent le langage politique, Taubira convoquait dans le débat démocratique une langue poétique et politique, la syntaxe du droit et le langage des poètes, plusieurs registres de langues… Un plurilinguisme qui est l’alchimie de la démocratie et qui fait qu’un ensemble de causes irrationnelles trouve, à un moment donné, une expression politique.

Pour le coup, l’attention publique s’était déplacée des images en boucle des chaînes d’infos en continu aux plans fixes de l’hémicycle où sa voix faisait voltiger les idées reçues. C’est cet instant de grâce démocratique – je n’ose dire d’« exception » par les temps qui courent – dont nous voudrions nous souvenir : un flash démocratique dans un quinquennat qui, le plus souvent, a forcé le débat parlementaire par l’intimidation et le chantage. Son départ n’est donc pas vraiment une surprise. Tout au plus lève-t-il une ambiguïté, un voile sur le visage transparent de ce gouvernement.

Car les occasions de démissionner n’ont pas manqué depuis l’été 2013 et la passe d’armes avec Manuel Valls sur la réforme pénale. Ce fut d’abord le refus de Cécile Duflot et de Pascal Canfin de rester dans un gouvernement dirigé par Manuel Valls, une forme d’« objection de conscience » à l’endroit du nouveau premier ministre. Puis intervint en 2014 la sèche mise à pied par Manuel Valls des révoltés de Frangy, Aurélie Filippetti, Arnaud Montebourg et Benoît Hamon – trois poids lourds de son gouvernement qui lui avaient fait, cinq mois plus tôt, la courte échelle pour accéder à Matignon.

Pendant les deux années qui suivirent, celle qui se dépeignait comme le « colibri » du gouvernement a avalé couleuvre sur couleuvre, brandissant sa démission à chaque arbitrage, la reprenant sans toujours avoir obtenu satisfaction. On avait fini par ne plus y croire. Le « colibri » qui apporte sa goutte d’eau pour éteindre l’incendie n’était plus guère qu’un alibi. On en avait presque oublié quel incendie elle s’efforçait d’éteindre, sinon celui que son premier ministre attisait par ses déclarations incendiaires. C’est pourquoi cette démission a comme un goût de cendre. Celle qui a été qualifiée « d’icône » de la gauche, et qui a été la cible préférée d’une ultra droite raciste et homophobe, s’en va au moment où Manuel Valls s’apprête à défendre devant le Parlement le texte sur la déchéance de nationalité maquillé comme une voiture volée mais dont l’immatriculation ne trompe personne : il s’agit du Front national.

François Hollande, le déconstructeur

L’histoire oubliera sans doute les péripéties de ce quinquennat, Florange, Cahuzac, Leonarda, la chronique balzacienne des ambitions médiocres, des occasions manquées et des illusions perdues avec son cortège d’affaires, de couacs gouvernementaux, de petites et grandes trahisons. Mais elle se souviendra de l’œuvre principale de François Hollande, ne lésinons pas sur les adjectifs, grandiose, sublime, « derridienne » : une patiente et méthodique déconstruction.

Si Mitterrand fut le grand illusionniste de la gauche, Hollande restera son plus efficace déconstructeur. Il a déconstruit un à un tous les grands mythes socialistes. Mis à nu les fameuses « valeurs » si chères aux socialistes depuis qu’ils se sont convertis à la rationalité néolibérale et à sa gouvernance. Oublié la stratégie de la gauche unie ou plurielle et l’idée d’une alliance de la classe ouvrière, des classes moyennes et des intellectuels que défendait encore Lionel Jospin. Abandonné la jeunesse si ouvertement sollicitée pendant sa campagne, les banlieues menacées du Kärcher par son prédécesseur. Ridiculisé le projet de renégociation du traité européen et l’espoir d’une refondation démocratique de l’Europe. Cette déconstruction dont on ne finirait pas d’énumérer les points d’application et les objets tient en un mot qui a remplacé celui magique de changement : l’« ajustement ».

L’implosion identitaire

Au projet, certes un peu fumeux mais largement partagé de « changer la vie », Hollande a substitué le mot d’ordre de l’« ajustement ». Le mot appartient aux programmes néolibéraux qui taillent dans les programmes sociaux et brident la capacité d’intervention des États : ajustement des comptes publics, mais aussi ajustement de la gouvernance aux rapports de force sociaux, politiques, géostratégiques. Internes et internationaux. Ajustement de l’expérience à la contingence, du changement au statu quo, des rêves à la réalité. Le réel pour François Hollande ce n’est pas ce qui cogne, comme le disait Lacan, c’est ce qui doit être ajusté. C’est ici que la déconstruction hollandaise prend un sens bien plus large que le simple opportunisme qui appartient encore à l’horizon politique, pour acquérir le sens d’une sortie du politique.

Car le mot le dit bien, l’ajustement est le contraire de l’espacement, de cet entre-deux où peuvent se loger la différence, le dissensus démocratique, l’écartement qui est au principe du politique. Mais les écarts sont contrariants. Ils ne se laissent pas facilement ajustés. Parfois même, ils se redressent, se rebellent, s’enveniment. Ces écarts mutins, Baudrillard les appelait joliment « des événements voyous ». Et c’est bien ainsi que les perçoivent les ajusteurs du gouvernement. « Ces agissements sont l’œuvre de voyous », a affirmé Manuel Valls à propos des salariés d’Air France qui avaient bousculé un dirigeant de l’entreprise. C’est la « chienlit », laissera tomber Nicolas Sarkozy pour ne pas être en reste. « Les députés frondeurs sont dans une logique de djihadistes », ira même jusqu’à affirmer Jean-Jacques Urvoas, qui vient de remplacer Christiane Taubira.

C’était avant les attentats mais le mal était fait. Désormais le moindre écart est incriminé. Un professeur d’université est traîné devant la justice pour un mail ironique sur « les blancos » de Manuel Valls. D’où ce paradoxe intrigant : l’ajustement reproduit l’écart qu’il prétend réduire. Écarts des chiffres. Écarts de langage. Écarts de conduite. Au lieu de s’inverser, la courbe du chômage poursuit son ascension, sourde aux injonctions de l’ajusteur. Le programme d’ajustement général s’inverse ou se dédouble en une production d’écarts, d’inégalités. Ce n’est plus la fracture sociale, c’est l’implosion identitaire.

Du haut en bas et de part en part, la société est parcourue par cet écartement qui remonte jusqu’au sommet de l’État et atteint l’homme qui l’occupe, le président. L’homme normal et son ambition présidentielle paranormale, dévorante. L’homme paisible et ses guerres sur tous les fronts. L’homme aimable, presque doux, et la violence de sa police et de sa justice qui perquisitionnent à tout-va. La citoyenneté se fracture, les inégalités se creusent, le sentiment d’appartenance se défait, la fracture n’est plus sociale seulement, elle est religieuse, ethnique, culturelle, géographique. La République qu’on invoque à tout bout de champ n’est plus qu’un miroir brisé. Le dissensus démocratique n’oppose plus seulement des intérêts divergents ou des positions sociales, mais des fictions identitaires, des mirages mentaux, des fétiches. Les frontières effacées aux contours du territoire traversent les villes, les quartiers, les cerveaux. Si guerre il y a, elle adopte de plus en plus les traits d’une guerre civile.

D’où le dernier en date des ajustements hollandais, constitutionnel celui-là, la déchéance de nationalité pour les binationaux coupables de crimes terroristes, qui vise à « écarter » symboliquement toute une catégorie de la population française, à l’externaliser pour mieux la combattre, à refouler nos monstres encombrants.

Politique de la peur

De la loi sur le « mariage pour tous » au projet de révision constitutionnelle, baptisé « déchéance pour tous » sur les réseaux sociaux, la boucle est bouclée qui va du dialogue avec la société au grand renfermement sécuritaire. Sous le prétexte de rassurer les Français et de faire face aux attentats terroristes, François Hollande s’est coupé au sein du gouvernement de toute voix discordante mais, surtout, de tous ceux qui, dans la société, jouent le rôle d’analyseurs, associations, représentants religieux, juges, enseignants, sociologues, anthropologues, psychologues…

Leurs voix crient dans le désert. Ou lorsqu’elles atteignent les oreilles du premier ministre, elles sont sommées de se taire et accusées de faire le jeu des terroristes. C’est que Manuel Valls préfère à leurs voix inquiètes les accents magiques des sirènes sondagières qui expriment une demande unilatérale d’autorité et qui, comme celles de la mythologie, ont ce pouvoir non pas de convaincre mais de désorienter.

Un an après les attentats de janvier 2015, deux mois après ceux du 13 novembre 2015, on chercherait en vain dans les propos du gouvernement ne serait-ce qu’une tentative d’explication du phénomène terroriste, l’esquisse d’une analyse de cet événement traumatique au cours duquel des Français ont assassiné d’autres Français. Le gouvernement n’a pas seulement démontré son impuissance à empêcher le retour de ces crimes, il s’est révélé incapable d’en analyser la logique et la portée. Pire, il s’est attaqué à ceux dont le métier est de les comprendre et de les analyser. Tragique vacuité intellectuelle non seulement des hommes du pouvoir mais de toute la classe politique ; elle patauge aujourd’hui dans le débat fangeux de la déchéance de nationalité, pendant que les terroristes préparent le prochain attentat.

À trois reprises, les 9, 25 et 26 janvier derniers, le premier ministre s’en est pris à « ceux qui cherchent en permanence des explications culturelles ou sociologiques ». Au Sénat, le 26 novembre et la veille, devant les députés : « Aucune excuse ne doit être cherchée, aucune excuse sociale, sociologique et culturelle. » En dénonçant toute tentative d’explication du phénomène terroriste, Manuel Valls ne renforce en rien le combat contre le terrorisme, il l’affaiblit. Il fait de l’aveuglement un symptôme, celui d’une classe politique somnambulique, qui applaudit à tout rompre quand on la somme de ne pas penser. Le problème va bien au-delà du rapport des intellectuels et du pouvoir. C’est la question du rapport d’une société à elle-même, de son histoire partagée qui nous traverse tous un par un et noue l’histoire individuelle à l’histoire collective.

Le visage et le nom du terrorisme

Ce déni de pensée ne nous protège en rien contre le terrorisme. Il prolonge la stupeur créée par les attentats. L’acte de terreur vise au monopole du récit. Il cherche à déstabiliser toute explication, à créer le mutisme par le meurtre de masse. C’est un acte de forclusion de l’horizon narratif. Résister à cette clôture ne peut se faire que par l’ouverture, le déploiement du sens et des récits.

« Qui ne voit aujourd’hui que la démocratie est subvertie et qu’il ne sert à rien – sinon à se tranquilliser – de décrire cette menace comme un retour des idéologies meurtrières,écrivait l’historien Patrick Boucheron dans son livre Conjurer la peur (voir notre article ici). Or cette sourde subversion de l’esprit public, qui ronge nos certitudes, comment la nommer ? Lorsque manquent les mots de la riposte, on est proprement désarmé : le danger devient imminent. Lorenzetti peint aussi cela : la paralysie devant l’ennemi innommable, le péril inqualifiable, l’adversaire dont on connaît le visage sans pouvoir en dire le nom. »  La terreur de penser

Quels sont donc le visage et le nom du terrorisme ? Loin d’être illégitime, cette interrogation née à la fin du XIXe siècle avec l’ère des attentats de 1892-1894 à Paris traverse tout le XXe siècle et déborde jusqu’à nous en ce début XXIe, avec les assassinats de masse de Manhattan (2001), Madrid (2004), Londres (2005) et Paris (2015). Les explications ne manquent pas. C’est même leur foisonnement qui retient l’attention et peut déconcerter. Pour s’en tenir à l’actualité éditoriale, trois livres relancent ce questionnement ces jours-ci (lire ici). Mais le phénomène fascine les écrivains depuis Dostoïevski, Conrad et jusqu’à aujourd’hui, Don DeLillo.

Toute l’œuvre du romancier américain Don DeLillo, qu’on aura l’occasion d’entendre le 16 février à la Maison de la poésie à Paris, peut être lue comme une enquête sur l’énigme insolente de la terreur ; ses pouvoirs, ses sortilèges, l’étrange fascination qu’elle exerce sur les hommes. En France, le phénomène terroriste a intrigué toute une génération d’écrivains, de Mallarmé à Zola en passant par Schwob, Goncourt, Barrès, ou Mirbeau. Uri Eisenzweig a écrit un livre majeur sur le moment inaugural du phénomène terroriste : les attentats dits anarchistes des années 1892-1894. Dans son livre (Fictions de l’anarchisme, Christian Bourgois, 2001), Eisenzweig s’intéresse à la manière dont l’acte terroriste a été présenté par la presse et les pouvoirs de l’époque, comme « arbitraire », « imprévisible », « irracontable », défiant toute raison et tout récit. Et donc comme relevant non pas du débat raisonné mais d’une forme d’exorcisme, de chasse aux sorcières.

Mais pour chasser les fantômes, encore faut-il les identifier, leur donner un visage et un nom. Ce fut à la fin du XIXe siècle la fonction de « l’anarchiste poseur de bombe », figure médiatique dirions-nous aujourd’hui au même titre que le djihadiste kamikaze. « À l’origine du phénomène terroriste, écrit-il, il y a la construction médiatique de la figure de l’anarchiste poseur de bombes que la presse et les fameuses lois scélérates de 1893/94 s’obstinèrent à débusquer derrière les visages tristement ordinaires des véritables auteurs des attentats. »

Tout l’intérêt du livre tient à la place qu’il accorde au recoupement entre le littéraire et le politique qui s’opère à la faveur du phénomène terroriste. Car, qui mieux que les écrivains ou les romanciers sont à même de débusquer les mauvaises fictions, la construction médiatique des coupables ? Une fonction heuristique qui prouvera son utilité sociale quelques années plus tard dans un autre contexte, l’affaire Dreyfus. « À cet égard le parallèle me semble s’imposer, écrit Uri Eisenzweig, entre un Sciascia qui, résistant à la tentation ambiante de raconter ce qui est censé être caché sous les apparences de l’affaire Moro, s’obstine au contraire à lire ce qui s’y montre, et un Mirbeau qui face à la criminalisation de l’anarchiste poseur de bombes n’y voit que de la (mauvaise) fiction. »

« L’anarchie a bon dos, écrit Octave Mirbeau. Comme le papier, elle souffre tout. » On est tenté d’ajouter comme l’islam aujourd’hui… Octave Mirbeau « fut le premier à comprendre, écrit Uri Eisenzweig, qu’avec la transformation de l’anarchisme en pure figure narrative – à l’occasion de la naissance du terrorisme – c’était en quelque sorte la légitimité de la représentation sociale tout entière qui se déplaçait du domaine de l’argumentation, du débat, à celui de l’irrationnel, de l’exorcisme ». L’analyse de la construction médiatique de ces figures n’exonère évidemment pas les auteurs des attentats de leurs crimes, simplement elle ne se satisfait pas qu’on désigne à la vindicte publique des exécutants sous la figure de monstres grimés en stéréotypes. « Avec l’ère des attentats s’installe comme un hiatus entre la réalité toute ambiguë, toute en contradictions, de la violence nouvelle et celle indiscutable, univoque, de sa perception collective. »

La généalogie du terrorisme que propose Uri Eisenzweig nous invite donc à un semblable travail aujourd’hui. Car le défi du terrorisme mondialisé est bien là : c’est un assaut contre le récit dominant, une violence destructrice qui vise à ébranler les récits que la société tient sur elle-même et à lui substituer un autre récit mobilisateur, le djihad, la quête du Califat. Soit l’on consent au récit du prétendu État islamique et de ses faux héros, soit on s’efforce de déjouer ses « mauvaises fictions » et leurs codes de représentation.

C’est à ce travail démystificateur que devraient se livrer les médias et le gouvernement en associant les chercheurs, historiens, sémiologues, anthropologues au lieu de les désarmer par un anti-intellectualisme tapageur. Comme Octave Mirbeau il y a un siècle, il nous faudrait déjouer les caricatures et rétablir la complexité des enjeux qui se trament derrière les attentats terroristes. À commencer par cet étrange collapsus dans lequel nous sommes pris, cet effondrement intellectuel collectif devant le défi de penser la terreur. Ce travail ne fait que commencer mais les repères ne manquent pas. Pour n’en donner qu’un exemple, la psychanalyste Suzanne Ginestet-Delbreil a consacré tout son travail clinique et son œuvre théorique à l’analyse de ce qu’elle appelle « la terreur de penser ».

Produire du sens, agencer des perceptions

L’expérience clinique de Suzanne Ginestet-Delbreil avec des descendants de victimes des deux guerres mondiales l’a conduite à interroger, au carrefour des histoires individuelles et collectives, les mécanismes de transmission de symptômes sur plusieurs générations à l’insu des sujets coupés de leurs histoires, ces verrous qui bloquent chez un individu ou un groupe social le travail de symbolisation, de métaphorisation. Dans un échange de mails, je l’ai interrogée sur la manière dont elle analysait la dérive terroriste actuelle de certains jeunes Français. Dans sa réponse, elle désigne ce trou noir dans le roman familial des jeunes qu’on dit « issus de l’immigration », une désignation qui leur « colle à la peau » et souligne une faille dans le récit des origines.

« Ce sont des petits-enfants ou arrière-petits-enfants de grands-parents ayant subi la colonisation, exilés en France où ils ont connu le bidonville de Nanterre et d’autres, les manifestations de 1961… Tous ces traumatismes qui coupent de la filiation. Ils ont aussi dans leur mémoire inconsciente la répression qui s’en est suivie. Les seuls ancêtres valeureux sur qui chercher des modèles d’identification sont les combattants des guerres de libération qui n’hésitaient pas à commettre des attentats. » C’est ce passé violent qui refait surface, à la faveur de la résurgence d’idéologies qui ont justifié et porté la violence coloniale et la torture en Algérie. « Ils ont aussi en mémoire le racisme anti-arabe, antimusulman, quotidien et savamment entretenu, non seulement par les discours de Marine Le Pen mais par les médias en général. Il est certain que l’humiliation de la colonisation, l’exil obligé de leurs grands ou arrière-grands-parents ont coupé pour eux tout récit des origines et les ont amenés à absorber le récit mythique des islamistes. »

En mal d’histoire individuelle et collective, privés de roman familial et exclus du roman national qui se construit depuis le débat sur l’identité nationale, ces enfants perdus de la République sont des proies faciles pour les agents recruteurs de l’État islamique qui leur offre le rôle et l’emploi que notre société leur refuse, un récit mythique de l’origine, une communauté et un sens à leur vie, même si c’est au prix de son sacrifice. Dire cela, ce n’est en rien excuser leur passage à l’acte, c’est se donner les moyens de le comprendre et d’en prendre la juste mesure. « Car ces Français musulmans qui se radicalisent sont à peine une poignée. Quelques dizaines sur plus de quatre millions de musulmans. Mais on ne parle que d’eux. Quelques dizaines, ce qui montre bien que l’intégration à la française est bien plus réussie qu’on ne le proclame… »

Conjurer la peur

Au moment de la parenthèse terroriste en Algérie qui fit tant de victimes parmi les intellectuels, poètes, écrivains, sociologues, le poète Adonis s’interrogeait : « Tous ces morts autour de nous où les enterrer sinon dans le langage ? » Ce travail de deuil collectif que nous avons à faire après la vague d’attentats de l’année 2015 n’implique-t-il pas justement de « penser » aussi aux victimes, ces hommes et ces femmes réels qui vivaient, qui aimaient, qui rêvaient, et surtout qui pensaient… On est frappé de voir à quel point ces hommes et ces femmes sont absents du débat public.

La plupart avaient des professions artistiques, culturelles, intellectuelles : architecte, éditeur, géographe, graphiste, enseignants, instituteurs, sérigraphe, critique d’art, musicologue ou simplement mélomane, musicien, plasticien réalisateur, journalistes, cameramen, étudiant en intelligence artificielle, démographe, réalisateur et monteur de films, photographe… Leur travail consistait justement à produire du sens, agencer des perceptions, à donner à voir des images. Rejeter toute tentative d’explication, ce n’est pas leur rendre hommage, ni même aider au travail de deuil de leurs proches et des survivants. Car c’est devant le péril innommable, l’acte inqualifiable, le crime sans nom, que la paralysie gagne les esprits et que la tyrannie a toutes les chances de remporter la mise.

L’historien Patrick Boucheron en désignait l’enjeu lors de sa conférence inaugurale au collège de France, le 17 décembre dernier, qu’il ouvrit par ces mots de Victor Hugo : « Tenter, braver, persister, persévérer, être fidèle à soi-même, prendre corps à corps le destin, étonner la catastrophe par le peu de peur qu’elle nous fait… Voilà l’exemple dont les peuples ont besoin, et la lumière qui les électrise. »

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