Vote utile…s’abstenir !

En novembre 2001, au lendemain des attentats du 11 septembre, le philosophe français Jean Baudrillard publiait dans le journal Le Monde un texte sous le titre : « l’esprit du terrorisme ». Baudrillard y livrait alors son analyse de la « mère des événements » que représentaient selon lui les attentats de New York et du World Trade Center.
En relisant cet article dans le contexte de l’élection présidentielle française, il est tentant d’en extraire certaines de ses réflexions pour tenter de savoir si nous ne sommes pas à la veille d’un 11 septembre de la vie politique française.
Bien sûr il ne s’agit pas ici de mettre sur le même plan les élections françaises et les attentats de 2001. Mais plutôt de se servir de la richesse d’une réflexion, en l’occurence celle de Jean Baudrillard, pour nous aider à penser l’élection présidentielle française.

La fin de la « grève des événements » ?

Baudrillard débute son article en reprenant l’expression de « grève des événements » que l’on doit à l’écrivain argentin Macedonio Fernandez. Baudrillard voulait ainsi exprimer la rupture que les attentats du 11 septembre avait provoqué dans le ronron de la mondialisation sous domination américaine. La vie politique française serait-elle sur le point de vivre ce type de rupture le 7 mai prochain et ainsi connaître la fin de la « grève des événements ».
Au delà des péripéties multiples et variées qui auront ponctué la vie politique française au cours de ces quinze dernières années, cette expression de Macedonio Fernandez décrit plutôt bien sa dynamique post 21 avril 2002.
ll y a quinze ans presque jour pour jour, la gauche disparaissait du second tour d’une élection présidentielle au profit du parti d’extrême droite dirigé alors par Jean-Marie Le Pen. A l’époque, le sursaut républicain en faveur du candidat Chirac désamorçât la menace politique « terroriste » FN et signait le début d’une longue période de misère symbolique de la vie politique française ainsi qu’une tragique stagnation du fonctionnement de ses institutions.

Certes, depuis cette date, les désillusions démocratiques se sont accumulées : adoption par le parlement du traité de Lisbonne malgré le rejet par référendum de la constitution européenne en 2005, affront à la morale politique de la présidence Sarkozy et de ses diverses mises en examen ainsi que celles des membres de son clan, maintien de la cour de justice de la république dont le jugement dans l’affaire Tapie restera dans les annales sans oublier les mensonges d’un ministre soit disant de gauche devant la représentation nationale sur l’existence de comptes offshore non déclarés…

Des désillusions certes, mais rien qui ne soit véritablement venu troubler le long fleuve tranquille de la cinquième république et de sa monarchie présidentielle. L’histoire qui semblait avoir était prise à contre-pied le 21 avril 2002 par la présence d’un candidat n’appartenant pas à l’un des deux partis dits « de gouvernement » entrait alors en mode rétropédalage : Sarkozy, Hollande et en guise d’apothéose l’émergence d’un personnage de science-fiction politique « made in » cinquième république en la personne d’Emmanuel Macron, candidat ectoplasmique des médias et du MEDEF.

Mais à bien y regarder, cette dixième édition de l’élection présidentielle format cinquième république contient tout les ingrédients d’un scrutin en mesure de siffler la fin de cette grève des événements…

Imaginaires politiques

Le rythme insupportable des dénis de démocratie produit par cette monarchie présidentielle qu’est devenue au fil des ans la cinquième république a très certainement fait croître chez de nombreux citoyens des imaginaires politiques que l’on pourrait qualifier de « terrorisme » des urnes. Et ils pourraient être nombreux à vouloir passer à l’acte dans les isoloirs les 23 avril et 7 mai prochains.

Baudrillard avait choqué beaucoup de monde en affirmant dans son article de 2001 : « Que nous ayons rêvé de cet événement (les attentats du 11 septembre 2001), que tout le monde sans exception en ait rêvé, parce que nul ne peut ne pas rêver de la destruction de n’importe quelle puissance devenue à ce point hégémonique, cela est inacceptable pour la conscience morale occidentale, mais c’est pourtant un fait, et qui se mesure justement à la violence pathétique de tous les discours qui veulent l’effacer ».

Il semble que cette même « jubilation prodigieuse » de voir détruite la toute puissance des institutions de la cinquième république (monarchie présidentielle, scrutin majoritaire pour les élections législatives, cour de justice de la république, cumul des mandats…) se trame dans les imaginaires d’une grande partie des électeurs.

Soyons avertis cependant que, dans le contexte actuel, le risque demeure que cet imaginaire de la conscience politique en faveur d’un effondrement jubilatoire de l’hégémonie politique des deux grands partis et des institutions sur lesquelles repose leur domination ne cherche pour beaucoup d’électeurs à s’exprimer dans le passage à l’acte des autres. Ces autres qui seraient au choix les électeurs de la France Insoumise ou ceux du Front National.

Bien sûr il reste encore des figures politiques qui rechignent à voir l’échec démocratique qu’est devenue la cinquième république et son adossement (pour ne pas dire sa soumission) à la primauté du droit (largement non démocratique) européen. La violence pathétique (pour reprendre les mots de Baudrillard) des discours de François Fillon est à ce titre révélatrice de cette incapacité politique à penser l’après cinquième république dont rêvent (sans forcément le savoir) de nombreux citoyens-électeurs. Fort heureusement ces discours sont de moins en moins audibles. Et quand il le sont, ils participent à leur manière au franchissement des effets de seuil propres à bousculer l’ordre établi. Ils sont paradoxalement devenus des complices à l’avénement du changement.

Trois figures du changement

Revenons un instant sur la gémellité entre les deux principaux partis dits de gouvernement. Baudrillard recourt à cette image symbolique de la gémellité des deux tours jumelles du WTC qui selon lui incarnait cet ordre définitif de la mondialisation et de la toute puissance de son chef d’orchestre américain. Toutes proportions gardées évidemment, la gémellité entre un parti socialiste qui vote la loi El Kohmri par le recours au 49-3 pour plaire au trio Commission européenne-Merkel-Agences de notation et l’ex-UMP devenu les Républicains qui n’en finit pas de liquider l’héritage gaulliste pour se fondre dans le même moule germano-bruxellois de type (social)-ordo-libéral incarne cet apparent ordre définitif de l’alternance entre les deux grands partis.

Baudrillard rappelle très justement que: « l’allergie à tout ordre définitif, à toute puissance définitive est heureusement universelle ». Ainsi en imposant par la force ses prétention à l’hégémonie, cette union sacrée entre les grands partis de gouvernement (pensons encore un instant à la grande coalition outre-Rhin ou en France à Jean Pierre Jouyet l’archétype du parfait caméléon politique) génère inlassablement un désir de  changement radical des règles du jeu.

Il ne faudrait donc pas s’étonner qu’à l’ordre apparemment définitif d’une offre politique hégémonique et normée (selon les critères européens) s’opposent des propositions politiques dont la principale des vocations est de les rendre « irréductiblement singulières au coeur d’un système de l’échange généralisé (ou dans notre cas dans celeui de la plasticité politique normalisante des offres politiques) ».

Cette configuration façonne donc les figures qui pourraient être données à cette rupture d’avec l’ordre politique régnant. Trois figures dominent aujourd’hui le champ politique en guise de candidates à cette rupture : le vote frontiste, l’alternative à gauche (la vraie) de la France Insoumise et l’abstention (voire le vote blanc).

L’abstention tout d’abord. Il s’agit d’une sorte de « terrorisme politique » du pauvre qui emporte avec lui la  propre mort citoyenne de son auteur dans un sacrifice inutile. Bien sûr la reconnaissance du vote blanc (qui refait parler d’elle) changerait la donne et enrichirait cet acte de désespoir citoyen d’une nouvelle efficacité politique. Mais nous n’en sommes pas là.

La France insoumise ensuite. Ce mouvement nous place devant une opportunité (sans équivalent depuis de nombreuses années voir des décennies) donnée aux électeurs d’opposer une véritable alternative de gauche au bloc hégémonique PS / Les Républicains.
Le chemin parcouru par le mouvement de la France insoumise a permis de transfigurer la puissance jusque là symbolique d’un mouvement « hors système » en une puissance réelle adossée à une structure opérationnelle qui rend désormais possible sa présence au second tour de l’élection présidentielle après ses 4 millions de voix en 2012.
On serait presque tenté d’affirmer que cette opportunité ouvre sur une possible résurrection de l’histoire politique française et européenne au delà du cadre de la démocratie libérale de marché chère aux théoriciens de la fin de l’histoire.

Enfin le Front National. De quelle singularité peut véritablement se targuer le parti frontiste ? Au risque de surprendre, la question reste ouverte. Bien sûr les rapports du parti d’extrême droite aux questions raciales et aux libertés constituent en soi une singularité préoccupante et réelle. Sans renier le potentiel aggravant des idées du Front National dans ce domaine, n’oublions pas tout même pas que nous avons eu droit en son temps au ministère de l’identité nationale sous Sarkozy ou encore au projet de modification constitutionnelle en vue d’y insérer la déchéance de la nationalité sous la présidence Hollande.
Donc en admettant que le Front National ne trahisse pas ses engagements, cette figure du changement qui approfondirait la restriction des libertés en utilisant le levier de la peur de l’autre doit être combattue avec la dernière énergie.

Contrairement à l’énergie du terrorisme que Baudrillard tente d’analyser et qui  « vise même plus à transformer le monde mais (comme les hérésies en leur temps) à le radicaliser par le sacrifice, alors que le système vise à le réaliser par la force », le terrorisme des urnes doit lui viser à radicaliser le monde politique par le rassemblement pour en provoquer une transformation durable et véritable.

Le Bien contre le Mal et le danger du vote utile

Le réalisme politique ou ce que certains considèrent comme étant la définition du Bien en politique et qu’incarnent chacun à leurs manières (assez proches sur le fond) les deux grands partis de gouvernement aura donc réussi à enfanter son candidat-synthèse du Bien politique en la personne d’Emmanuel Macron.

C’est sans grande surprise que le fameux concept du vote utile, cette bouée anti-démocratique utilisée en cas de gros temps politique, se soit largement répandu dans les médias en faveur du candidat Macron. Vote utile donc pour contrer le Mal politique que représenteraient sans distinction ou presque le populisme « rouge-brun » de la candidate frontière et celui du leader de La France insoumise ainsi que le décrit Thierry Wolton dans une récente tribune parue dans le Monde. Certes Wolton distingue entre le Mal « fasciste » absolu du FN et le Mal relatif de « l’avancée gauchiste » de la France Insoumise. Comme quoi, même chez Thierry Wolton il pourrait se cacher un imaginaire de terrorisme politique de gauche qui le pousserait à relativiser le Mal…

Baudrillard dénonce dans son article: « le contresens total de la philosophie des lumières quant au rapport du Bien avec le Mal. Nous croyons naïvement que le progrès du Bien, sa montée en puissance dans tous les domaines correspond à une défaite du Mal. »
Nous voici donc contraint de rechercher non pas un rapport de force asymétrique entre le Bien et le Mal mais plutôt : « une balance du Bien et du Mal selon une relation dialectique qui assurerait vaille que vaille la tension et l’équilibre de l’univers moral – un peu comme dans la guerre froide le face-à-face des deux puissances assurait l’équilibre de la terreur. »

Dans le champ politique et à l’inverse de cette recommandation du philosophe, le vote utile pour Emmanuel Macron serait sans nul doute la meilleure des façons de reproduire le rapport de force asymétrique en portant au pouvoir un OVNI politique qui serait censé incarner à lui seul l’équilibre des forces politiques. Or c’est en se nourrissant de cette asymétrie du rapport de force entre le Bien et le Mal que le Mal absolu (c’est à dire le vote front National) peaufinerait son autonomie dans les urnes en vue de l’élection de 2022…

Il s’agit par conséquent de dénoncer ces appels au vote utile ce qui, en démocratie, devrait être une évidence. Ce refus est une réponse à la menace que fait peser dans le temps long (mais plus tellement finalement) l’hégémonie du soit disant Bien politique que vise ce type de comportement quant à l’autonomisation de la dynamique électorale du parti frontiste.
En guise d’avertissement, les sondages qui donnent Emmanuel Macron gagnant à 60-40 contre Marine Le Pen doivent faire réfléchir sur l’état d’avancement du processus d’autonomisation du front national dès lors que l’on repense au 80-20 en faveur du candidat Chirac en 2002. Donc, électeurs utiles…s’abstenir !

 

 

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